L'affaire du Grêlé : comment la généalogie génétique a permis d'identifier François Vérove, 40 ans après
Pendant près de quarante ans, un fantôme a hanté la région parisienne. Surnommé « le Grêlé » en raison des marques laissées sur son visage par la varicelle, ce tueur et violeur en série a commis ses crimes entre 1986 et 1994 avant de disparaître de la circulation. Son identité est restée l’un des plus grands mystères criminels français jusqu’en septembre 2021, lorsqu’une avancée technologique majeure — la généalogie génétique — a enfin permis de mettre un nom sur le monstre : François Vérove. Retour sur une enquête hors norme qui a changé à jamais la façon dont la France traque ses cold cases.
Les crimes du Grêlé : un parcours sanglant
L’histoire commence le 4 février 1986 à Paris, dans le 19e arrondissement. Une fillette de 11 ans est violée et assassinée dans la cave de son immeuble. Le mode opératoire est d’une violence inouïe. Quelques mois plus tard, le 10 juin 1986, une jeune fille de 18 ans est retrouvée morte dans le même arrondissement, chez elle, violée et tuée selon le même schéma.
Les années suivantes, le Grêlé continue de frapper. En 1987, deux jeunes femmes sont assassinées à leur domicile. En 1991, une adolescente de 14 ans échappe de justesse à la mort après avoir été violemment agressée chez elle. En 1994, deux nouvelles victimes : une femme de 25 ans et une fillette de 11 ans. Au total, le Grêlé est accusé de six assassinats et de six viols, commis avec une signature glaçante de préméditation et de sauvagerie.
Le surnom lui vient des enquêteurs : les témoins décrivent un homme au visage marqué, comme grêlé par la varicelle. Mais aucun portrait-robot ne suffit à l’époque pour l’identifier. La police judiciaire accumule les pistes, les interrogatoires et les expertises, mais sans succès. L’homme disparaît après 1994, comme s’il avait définitivement rangé ses armes.
La révolution de la généalogie génétique
C’est un virage technologique qui va tout changer. Aux États-Unis, la généalogie génétique a déjà permis de résoudre des dizaines de cold cases, dont celui du tristement célèbre Golden State Killer en 2018. Le principe est simple : prélever l’ADN du suspect sur les scènes de crime, comparer son profil non pas avec le fichier des suspects classiques, mais avec les bases de données publiques de généalogie, comme GEDmatch ou FamilyTreeDNA.
En France, le pôle Cold Case de Nanterre, nouvellement créé, décide de tenter l’expérience. L’ADN du Grêlé est confié à des experts qui le comparent avec les profils d’utilisateurs français ayant volontairement partagé leurs données génétiques sur ces plateformes. Le résultat est stupéfiant : le profil correspond à un cousin éloigné.
À partir de là, les enquêteurs remontent patiemment l’arbre généalogique. Ils éliminent les membres de la famille trop jeunes ou trop âgés, ceux qui vivent à l’étranger. Leurs investigations les conduisent à un homme né en 1960, ancien militaire, ancien gendarme, reconverti en policier municipal : François Vérove.
Cette technique, qui a permis de résoudre cette affaire, représente une véritable révolution pour les cold cases en France, offrant un nouvel espoir aux familles qui attendent la vérité depuis des décennies.
L’identification et le suicide de François Vérove
Le 24 septembre 2021, les enquêteurs de l’Office central pour la répression des violences aux personnes (OCRVP) ont la certitude d’avoir identifié le Grêlé. Ils convoquent François Vérove pour un interrogatoire prévu le 30 septembre. Mais le 29 septembre, le suspect se suicide en absorbant des médicaments dans un appartement loué à Grau-du-Roi, dans le Gard.
Sur place, les gendarmes découvrent une lettre manuscrite de plusieurs pages dans laquelle Vérove avoue l’ensemble de ses crimes. Il explique avoir agi sous l’emprise d’une « pulsion incontrôlable » et présente ses excuses aux familles des victimes. Il affirme avoir arrêté de lui-même ses crimes en 1997, réalisant le mal qu’il faisait.
Son suicide, la veille de sa convocation, prive la justice d’un procès public et les victimes d’une confrontation. Pourtant, les analyses ADN de contrôle sont formelles : François Vérove est bien le Grêlé. L’affaire est officiellement classée, avec la satisfaction amère d’avoir identifié le coupable sans pouvoir le juger.
Cette issue rappelle d’autres affaires où la vérité n’a pu être pleinement établie devant la justice, comme dans l’affaire Dupont de Ligonnès où l’absence de corps ou de procès laisse un vide juridique et humain.
Le profil du tueur : un homme double
François Vérove n’avait rien du monstre des films d’horreur. Marié, père de deux enfants, bon voisin, collègue apprécié, il menait une vie en apparence normale. Ancien parachutiste, il avait servi dans les commandos avant de devenir gendarme mobile, puis policier municipal à Rouffiac, dans les Pyrénées-Orientales.
Pourtant, son parcours militaire et policier lui donnait une connaissance intime des techniques d’enquête. Il savait comment ne pas laisser de traces, comment contourner les verrous policiers. Les enquêteurs pensent d’ailleurs qu’il aurait pu utiliser ses connaissances professionnelles pour orienter les investigations dans le mauvais sens, ou pour savoir à quel moment il était en train de devenir une cible.
Ce profil de « tueur en col blanc » interroge les spécialistes de la criminologie. Comment un homme qui a prêté serment de protéger les citoyens peut-il basculer dans la violence la plus extrême ? Les experts en profil criminel soulignent que la capacité de double vie est une caractéristique fréquente chez les tueurs en série, mais qu’elle atteint ici un degré rarement observé en France.
L’héritage de l’affaire pour la justice française
L’affaire du Grêlé a marqué un tournant dans l’histoire judiciaire française. Pour la première fois, la généalogie génétique était utilisée avec succès dans une enquête criminelle en France. Depuis, cette méthode a été déployée sur d’autres dossiers, et le parquet de Nanterre, spécialisé dans les cold cases, continue d’instruire plusieurs affaires historiques.
Cette avancée soulève cependant des questions éthiques majeures. L’utilisation des bases de données généalogiques publiques est-elle compatible avec le droit à la vie privée ? Le législateur français n’a pas encore encadré précisément cette pratique, qui reste un outil d’investigation expérimental. Certains craivent des dérives, d’autres y voient la seule chance de résoudre des affaires classées depuis des décennies.
Les avancées de l’ADN dans les enquêtes criminelles montrent que la science évolue plus vite que le droit, et qu’il appartient au législateur de trouver un équilibre entre efficacité policière et protection des libertés individuelles.
Conclusion : une vérité tardive mais salutaire
Pour les familles des victimes du Grêlé, l’identification de François Vérove a été une délivrance amère. Savoir enfin qui est le responsable, même sans procès, a permis de mettre un terme à des décennies d’angoisse et d’incertitude. L’une des filles des victimes a déclaré : « On savait que c’était lui. On n’a pas eu de procès, mais on a eu la vérité. »
L’affaire du Grêlé restera dans les annales comme l’exemple parfait de la façon dont la technologie peut, quarante ans après, rattraper le criminel le plus insaisissable. Elle démontre que le temps, s’il peut obscurcir les pistes, peut aussi être un allié lorsque la science progresse. Et elle donne un espoir aux dizaines de familles qui attendent encore la vérité sur les disparitions mystérieuses qui hantent la France.
Foire aux questions
Qui était le Grêlé ?
Le Grêlé était le surnom donné à un tueur et violeur en série qui a sévi en région parisienne entre 1986 et 1994. Il s'agissait en réalité de François Vérove, ancien militaire devenu gendarme puis policier municipal.
Comment le Grêlé a-t-il été identifié ?
Grâce à la généalogie génétique, une technique qui compare l'ADN retrouvé sur les scènes de crime avec les bases de données généalogiques publiques pour identifier des cousins du suspect, puis remonter jusqu'à lui par déductions familiales.
François Vérove est-il mort ?
Oui. Identifié en septembre 2021, François Vérove s'est suicidé le 29 septembre 2021, quelques jours avant d'être convoqué par les enquêteurs. Il a laissé une lettre d'aveux.