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Marie Besnard, l'empoisonneuse de Loudun : histoire vraie d'une erreur judiciaire

Auteur Rédaction Planète+ Justice
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Marie Besnard, l'empoisonneuse de Loudun : histoire vraie d'une erreur judiciaire

Marie Besnard, l’empoisonneuse de Loudun : histoire vraie d’une erreur judiciaire

Le 3 mars 1952 s’ouvre à Poitiers le procès le plus retentissant de la Ve République naissante. Dans le box des accusés, une femme de 56 ans, au visage sévère encadré de cheveux gris, répond aux questions du président de la cour d’assises d’une voix posée. Marie Besnard, veuve sans histoire de Loudun, est accusée d’avoir empoisonné treize personnes, dont son mari, ses parents et plusieurs membres de sa famille. Pourtant, derrière l’effroyable accusation se cache l’une des plus grandes erreurs judiciaires de l’histoire française, une affaire où la science, la rumeur et la maladresse des juges se sont conjuguées pour transformer une femme ordinaire en monstre.

Le contexte : Loudun, une petite ville sous le choc

Loudun, dans la Vienne, est une petite cité paisible de quelques milliers d’habitants au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. C’est une ville marquée par l’histoire : c’est là que, un siècle plus tôt, le curé Urbain Grandier avait été brûlé vif pour sorcellerie dans l’affaire des possessions de Loudun. En 1949, la ville s’apprête à connaître un nouveau scandale qui la plongera dans les mêmes affres que celui de 1634.

Marie Besnard, née Marie Davaillaud en 1896, mène une vie discrète dans cette ville de province. Elle épouse en premières noces un certain Auguste Antigny, qui décède en 1927 des suites d’une longue maladie. Elle se remarie en 1929 avec Léon Besnard, un ancien employé des chemins de fer devenu garde champêtre et jardinier. Le couple vit modestement, sans enfant, dans une petite maison rue du Puits-Vénéré.

Les morts suspectes : une litanie de décès

Entre 1927 et 1947, pas moins de treize proches de Marie Besnard décèdent dans des circonstances qui, a posteriori, paraissent suspectes. La liste est impressionnante :

  • 1927 : décès d’Auguste Antigny, premier mari de Marie, des suites d’une maladie cardiaque
  • 1929 : décès de sa mère, Marie-Louise Davaillaud
  • 1937 : décès de son père, Pierre Davaillaud
  • 1940 : décès de sa belle-mère, Célestine Besnard
  • 1941 : décès de sa tante, Léontine Pouillault
  • 1947 : décès de son mari, Léon Besnard, suivi de ceux de plusieurs autres parents

À chaque décès, Marie Besnard héritait de petites sommes, de bijoux ou de mobilier. Rien de très considérable : quelques milliers de francs, des terres, une maison. Mais c’est ce motif financier, couplé à la répétition des décès, qui va attirer l’attention de la gendarmerie.

Le déclencheur : la dénonciation

En 1947, après la mort de Léon Besnard, une voisine et amie de Marie, Mme Bodet, se présente à la gendarmerie. Elle raconte que Marie lui aurait avoué avoir « aidé » son mari à mourir, et qu’elle aurait également empoisonné d’autres membres de sa famille. Cette dénonciation, couplée à une rumeur persistante dans le village, déclenche une enquête qui va durer cinq ans.

L’enquête montre que Marie Besnard a souscrit plusieurs assurances-vie au nom de son mari et de ses proches décédés. Les montants sont modestes, mais suffisants pour éveiller les soupçons dans une France encore marquée par la pénurie d’après-guerre.

L’enquête et les exhumations

En 1949, le juge d’instruction ordonne l’exhumation de onze corps. C’est le début d’une saga toxicologique qui va durer des années et diviser la communauté scientifique française.

L’expertise du professeur Béroud

Le professeur Béroud, expert toxicologue réputé, est chargé des analyses. Il affirme avoir décelé des traces d’arsenic dans les corps exhumés, en quantités suffisantes pour avoir causé la mort. Ses conclusions sont accablantes pour Marie Besnard.

Mais très vite, des voix s’élèvent pour contester ses méthodes. Le professeur Béroud utilise une technique d’analyse contestée, et surtout, il ne tient pas compte d’un facteur essentiel : l’arsenic est naturellement présent dans les sols des cimetières. Les corps, enterrés depuis des années, ont pu être contaminés par l’arsenic contenu dans la terre.

Les contre-expertises

La défense de Marie Besnard, menée par l’avocat Albert Gautrat, obtient de nouvelles expertises. Plusieurs toxicologues indépendants, dont le professeur Kohn-Abrest, contestent formellement les conclusions de Béroud. Ils démontrent que :

  • Les quantités d’arsenic trouvées sont insuffisantes pour avoir causé la mort
  • L’arsenic peut migrer de la terre vers les os par un processus naturel appelé « infiltration cadavérique »
  • Les prélèvements n’ont pas été effectués dans des conditions stériles, ce qui a pu entraîner une contamination

Les trois procès : une justice à l’épreuve

Premier procès (1952) : la suspension historique

Le 3 mars 1952 s’ouvre le premier procès de Marie Besnard devant la cour d’assises de Poitiers. La salle est comble, la France entière suit les débats à la une des journaux. Les témoignages se succèdent, entre voisins qui racontent une femme avare et revêche et proches qui la décrivent comme une bonne chrétienne dévouée à sa famille.

Le 25 mars 1952, alors que le procès bat son plein, la cour est contrainte de le suspendre. Motif : les expertises toxicologiques sont si contradictoires que la justice ne peut pas se prononcer en l’état. C’est un événement rarissime dans l’histoire judiciaire française : un procès pour meurtre suspendu pour cause de désaccord scientifique.

Deuxième procès (1954) : la bataille des experts

Le second procès s’ouvre en mars 1954, cette fois à la cour d’assises de Bordeaux (le procès a été délocalisé pour éviter la pression médiatique locale). Pendant plusieurs semaines, la cour entend une succession impressionnante d’experts toxicologues, médecins légistes et chimistes.

L’audience est marquée par des échanges d’une violence rare entre les experts. Le professeur Béroud, mis en cause, défend bec et ongles ses analyses. Les experts de la défense démontent méthodiquement chaque élément de son argumentation.

La défense fait également valoir que, si Marie Besnard était une empoisonneuse, elle aurait dû présenter des symptômes elle-même (l’arsenic se manipule difficilement sans en ingérer). Or, Marie Besnard était en bonne santé.

« L’erreur judiciaire est le pire des crimes juridiques. On peut réparer un crime, on ne répare pas une erreur judiciaire. » — Me Albert Gautrat, avocat de Marie Besnard.

L’acquittement : le bénéfice du doute

Le 12 décembre 1954, après trois heures de délibération, le jury populaire rend son verdict : acquittement. Marie Besnard est libre, après douze ans de procédure et deux ans et demi de détention provisoire.

La salle explose de joie. Le public, qui avait suivi l’affaire avec passion, acclame la décision. Marie Besnard, impassible, quitte le box des accusés sans un regard pour les juges. Elle ne prononcera jamais un mot sur l’affaire, ni pour clamer son innocence, ni pour reconnaître sa culpabilité.

Les enseignements de l’affaire Marie Besnard

Une leçon de toxicologie judiciaire

L’affaire Marie Besnard a profondément transformé la pratique de l’expertise toxicologique en France. Elle a notamment :

  • Imposé des protocoles stricts pour les prélèvements et les analyses
  • Établi la nécessité de contre-expertises systématiques
  • Mis en évidence le problème de la contamination cadavérique par l’arsenic des sols
  • Conduit à la création d’une liste nationale d’experts judiciaires agréés

Un symbole des dérives de l’instruction

L’affaire a également mis en lumière les dérives possibles de l’instruction, où la pression médiatique et la rumeur publique peuvent influencer le cours de la justice. Le juge d’instruction, convaincu de la culpabilité de Marie Besnard dès le départ, avait orienté l’enquête dans une seule direction, négligeant les pistes alternatives.

Cette erreur judiciaire s’inscrit dans la longue liste des affaires où la justice française s’est fourvoyée, comme l’affaire Patrick Dils ou l’affaire du pull-over rouge. Dans tous ces cas, ce sont les faiblesses de l’enquête et la certitude des juges qui ont conduit à des erreurs tragiques.

Le mystère persistant

Malgré l’acquittement, le doute subsiste. Certains historiens et journalistes qui ont étudié l’affaire estiment que Marie Besnard pourrait bien avoir été coupable, mais que les preuves étaient trop fragiles pour la condamner. D’autres maintiennent qu’elle était victime d’une machination et de rumeurs de village.

Le silence obstiné de Marie Besnard, qui n’a jamais accordé d’interview et n’a jamais laissé d’écrits personnels, n’a fait qu’alimenter le mystère. Elle est morte en 1965, dans l’anonymat le plus complet, emportant avec elle son secret.

Conclusion

L’affaire Marie Besnard reste l’une des plus fascinantes et des plus controversées de l’histoire judiciaire française. Elle illustre de manière saisissante comment la rumeur, les préjugés et les faiblesses de la science peuvent transformer une femme ordinaire en criminelle aux yeux de l’opinion publique. Mais elle montre aussi que la justice, malgré ses errements, peut finir par reconnaître ses erreurs.

En 2026, l’affaire continue de fasciner historiens, juristes et amateurs de true crime. Elle a inspiré des livres, des documentaires et même une série télévisée. Plus qu’une simple affaire d’empoisonnement, c’est le reflet d’une époque, d’une province française où tout se sait et où les secrets de famille peuvent devenir des armes mortelles.

FAQ

Foire aux questions

Qui était Marie Besnard ?

Marie Besnard (1896-1965) était une femme au foyer de Loudun, dans la Vienne, accusée d'avoir empoisonné douze membres de sa famille et une voisine entre 1927 et 1947. Après trois procès et douze ans de procédure, elle a été acquittée en 1954 faute de preuves. Son affaire est devenue un symbole des erreurs judiciaires en France.

Combien de morts lui étaient reprochés ?

Marie Besnard était accusée d'avoir empoisonné 13 personnes : son père (1927), sa mère (1929), son mari Léon Besnard (1947), sa belle-mère, deux tantes, un oncle, une cousine, un cousin, deux autres membres de sa famille éloignée et une voisine. Tous étaient décédés dans des circonstances suspectes, mais les expertises toxicologiques étaient contradictoires.

Pourquoi l'affaire a-t-elle été considérée comme une erreur judiciaire ?

Les expertises toxicologiques étaient très controversées. Le professeur Béroud, expert principal, affirmait avoir trouvé de l'arsenic dans les corps exhumés, mais d'autres experts contestaient ses méthodes. Il est apparu que l'arsenic pouvait provenir de la terre des cimetières (arsenic naturel) ou de la contamination des échantillons. Le doute a profité à l'accusée.

Quel a été le verdict final ?

Le 12 décembre 1954, après trois procès et douze ans de procédure, la cour d'assises de Bordeaux a acquitté Marie Besnard au bénéfice du doute. Le jury populaire a estimé que les charges n'étaient pas suffisamment établies, compte tenu des contradictions des expertises toxicologiques et de l'absence de preuve formelle.

Sources

Sources & références

  • INA - Archives de l'affaire Marie Besnard
  • Le Monde - 1954 : Marie Besnard acquittée
  • France Culture - Les grandes erreurs judiciaires
Note

Cet article a été rédigé sur la base des éléments officiels de l'enquête et des rapports de presse de l'époque. Planète+ Justice s'efforce de fournir une information précise et respectueuse des victimes.