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Violette Nozières, la parricide des années 1930 : vérité historique et mythe judiciaire

Auteur Rédaction Planète+ Justice
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Violette Nozières, la parricide des années 1930 : vérité historique et mythe judiciaire

Violette Nozières, la parricide des années 1930 : vérité historique et mythe judiciaire

Dans la nuit du 21 au 22 août 1933, au 6 rue de Madagascar dans le 12e arrondissement de Paris, une jeune fille de 18 ans verse du Véronal (un puissant barbiturique) dans le verre de vin de ses parents. Son père, Baptiste Nozières, mécanicien de 58 ans, meurt dans la nuit. Sa mère, Germaine, survit après plusieurs jours d’hospitalisation. La jeune fille s’enfuit avec le porte-monnaie familial, rejoint son amant à Marseille, et entame une cavale qui durera une semaine avant son arrestation.

Ainsi commence l’une des affaires criminelles les plus célèbres et les plus controversées de l’histoire de France, une affaire qui allait diviser l’opinion publique, mobiliser les surréalistes et interroger la société française sur ses hypocrisies les plus profondes.

Le contexte : Paris des années 1930

L’affaire Nozières éclate dans une France en crise. La Grande Dépression frappe durement le pays, le chômage explose, et les tensions politiques sont à leur comble entre l’extrême droite ligueuse et le Front populaire naissant. La société française est profondément patriarcale, et la place des femmes reste strictement codifiée par les conventions morales et religieuses.

Dans ce contexte, le meurtre d’un père par sa fille est un crime qui défie l’ordre établi. Violette Nozières, 18 ans, jeune fille « moderne » qui fréquente les bals et les cafés, devient immédiatement l’incarnation de tous les maux qui menacent la famille traditionnelle française. La presse d’extrême droite en fait le symbole de la « jeunesse dégénérée ».

La famille Nozières

La famille Nozières est une famille modeste du 12e arrondissement. Baptiste est mécanicien à la Compagnie des chemins de fer du Nord, un travail honorable mais peu rémunérateur. Germaine est femme au foyer. Violette est leur fille unique, une élève moyenne mais appréciée au lycée Fénelon.

Violette mène une double vie. Le jour, elle est une lycéenne sérieuse ; la nuit, elle fréquente les bars et les bals de la Bastille, sous le nom d’emprunt de « Violette Nozières ». Elle a des amants, dont un certain Jean Dabin, étudiant en médecine, pour lequel elle dépense sans compter. Pour financer cette vie, elle vole de l’argent à ses parents.

Le crime et la cavale

La nuit du 21 août 1933

Le soir du crime, Violette dîne avec ses parents. Elle verse discrètement le contenu d’une fiole de Véronal (un somnifère puissant à base de barbituriques) dans le verre de vin de chacun. Son père s’effondre rapidement et ne se réveillera jamais. Sa mère sombre dans un coma profond. Violette prend 150 francs dans le porte-monnaie familial (une somme importante pour l’époque) et s’enfuit.

Elle rejoint Marseille en train, où l’attend son amant Jean Dabin. Pendant une semaine, le couple vit dans une relative insouciance, dépensant l’argent volé dans les bars et les hôtels. Mais les gendarmes, alertés par la mère survivante, retrouvent rapidement leur trace.

L’arrestation

Le 28 août 1933, Violette et Jean sont arrêtés à Marseille. La nouvelle fait la une de tous les journaux. Le « parricide du 12e » devient l’affaire la plus commentée de l’année. Violette est ramenée à Paris sous escorte, photographiée sous tous les angles, décrite comme une « vipère », une « fille perdue », une « empoisonneuse sans cœur ».

L’instruction : la révélation qui change tout

L’accusation d’inceste

Au cours de l’instruction, Violette lâche une bombe : elle affirme que son père, Baptiste Nozières, abusait d’elle depuis l’âge de 12 ans. Selon elle, l’inceste aurait commencé en 1927, alors qu’elle était encore enfant, et se serait poursuivi jusqu’à l’année du crime.

Elle raconte que sa mère était au courant et qu’elle la battait régulièrement, l’accusant de « provoquer » son père. Violette affirme qu’elle a agi par désespoir, voyant dans la mort de son père la seule issue possible à un calvaire qui durait depuis six ans.

La réaction de l’opinion

L’accusation d’inceste divise immédiatement la France en deux camps :

  • Les anti-Nozières : majoritaires dans la presse conservatrice et catholique, ils considèrent Violette comme une mythomane dépravée, une « fille à soldats » qui invente cette histoire pour échapper à la guillotine. Le père est présenté comme un honnête travailleur, victime de la perversion de sa fille.

  • Les pro-Nozières : menés par les surréalistes (André Breton, Paul Éluard, Benjamin Péret) et certains intellectuels de gauche, ils voient en Violette une victime du patriarcat, une « sœur en révolte » contre l’ordre familial oppressif.

Les surréalistes publient un pamphlet retentissant : « Violette Nozières, poème de l’assassinat du père », dans lequel ils comparent son acte à un geste révolutionnaire. Le poème, signé par une vingtaine d’artistes, fait scandale.

Le procès (octobre 1934)

Le procès s’ouvre le 10 octobre 1934 devant la cour d’assises de la Seine. La salle est bondée, les journalistes du monde entier sont présents. L’atmosphère est électrique.

Les témoignages à charge

Le procureur Bévin mène l’accusation avec une virulence rare. Il brosse le portrait d’une jeune fille vicieuse et manipulatrice :

  • Des témoins affirment avoir vu Violette dans des bars fréquentés par des marins
  • Son carnet d’adresses révèle plusieurs liaisons avec des hommes
  • Les rapports médicaux montrent qu’elle n’est plus vierge, ce qui est présenté comme une preuve de dépravation
  • Sa mère, Germaine, témoigne contre elle, niant tout inceste et décrivant sa fille comme une « mauvaise graine »

Les témoignages à décharge

La défense, menée par Me Jacques Rieux, tente de faire entendre une autre vérité. Mais Violette n’a aucune preuve de l’inceste. Personne ne peut confirmer ses accusations. Les voisins interrogés disent n’avoir jamais rien vu ni entendu. Le corps de Baptiste Nozières a été enterré, aucune autopsie n’a été pratiquée pour vérifier d’éventuelles traces de sévices.

Un médecin légiste, le Dr Legrand, témoigne que les troubles du comportement de Violette (anxiété, dépression, fugues) sont compatibles avec un vécu traumatique d’inceste. Mais son témoignage ne pèse pas lourd face à la machine judiciaire.

« Je suis seule contre tous, monsieur le Président. Personne ne veut me croire. » — Violette Nozières, lors de son procès.

Le verdict

Le 13 octobre 1934, après trois jours de délibéré, le jury déclare Violette Nozières coupable de parricide sans circonstances atténuantes. La peine prononcée est la plus lourde après la peine de mort : les travaux forcés à perpétuité. Le président annonce également sa dégradation civique à vie.

Violette s’effondre. La foule massée devant le palais de justice hue le verdict, d’autres l’applaudissent. La France reste divisée.

La prison, la grâce et la renaissance

Les années de détention

Violette est incarcérée à la centrale de Rennes, puis transférée à la prison de la Roquette et enfin à la prison de Clermont-de-l’Oise. Elle y reste huit ans. Pendant cette période, elle se tient tranquille, travaille à l’atelier de couture de la prison, lit énormément et correspond avec quelques soutiens.

La grâce de 1942

En décembre 1942, le régime de Vichy, par la voix du maréchal Pétain, accorde une grâce présidentielle à Violette Nozières. Les motivations de cette grâce restent floues : certains y voient l’influence du docteur Édouard Toulouse, psychiatre qui défendait la thèse de la rédemption, d’autres une décision politique visant à faire oublier d’autres grâces plus controversées.

Violette n’est pas immédiatement libérée. Elle reste en prison jusqu’en 1945, date à laquelle elle bénéficie d’une libération conditionnelle définitive.

La seconde vie de Violette

Libérée, Violette Nozières change d’identité. Elle devient « Françoise » et s’installe dans une petite ville de province. Elle se marie, a deux enfants, et mène une vie bourgeoise et discrète. Aucun de ses voisins, aucun de ses amis ne sait qu’elle est la célèbre parricide des années 1930.

Elle meurt en 1966, à 51 ans, d’un cancer, sans avoir jamais accordé la moindre interview ni fait la moindre déclaration publique sur son passé. Elle emporte avec elle le secret de ce qui s’est réellement passé au 6 rue de Madagascar.

La révision historique : que sait-on vraiment aujourd’hui ?

Les travaux des historiens

À partir des années 1970, l’affaire Nozières est revisitée par les historiens et les féministes. Plusieurs éléments émergent qui accréditent la version de Violette :

  • Les dossiers psychiatriques de l’époque, ouverts aux chercheurs, révèlent que Violette avait décrit l’inceste dès son incarcération, avant même son procès, et avec une cohérence remarquable
  • Les témoignages de voisines occultées à l’époque évoquent « l’emprise » du père sur sa fille
  • Le profil de Baptiste Nozières : plusieurs collègues de travail avaient noté son comportement « étrange » avec sa fille, sans oser en parler à l’époque

Une réhabilitation impossible ?

Malgré ces travaux, aucune révision judiciaire n’a jamais été entreprise. La famille Nozières s’y oppose, et les délais de prescription sont largement dépassés. Mais dans l’opinion savante, le doute a depuis longtemps cédé la place à la conviction : Violette Nozières était très probablement une victime d’inceste, et non une parricide sans motif.

Cette affaire rejoint la liste des grandes erreurs ou injustices judiciaires françaises, aux côtés de l’affaire Bruay-en-Artois ou de l’affaire Dils.

Conclusion

L’affaire Violette Nozières est bien plus qu’un simple fait divers criminel. C’est le reflet des tensions d’une époque, de l’oppression des femmes dans une société patriarcale et des failles profondes d’un système judiciaire incapable de comprendre les violences intrafamiliales.

Près d’un siècle après les faits, le nom de Violette Nozières continue de résonner comme un symbole. Symbole de la révolte d’une jeune fille contre l’autorité abusive, symbole de l’hypocrisie d’une société qui préfère condamner la victime plutôt que de regarder la vérité en face, symbole surtout de la difficulté, pour une femme, de se faire entendre lorsqu’elle accuse un homme d’inceste dans une société qui n’est pas prête à l’entendre.

FAQ

Foire aux questions

Qui était Violette Nozières ?

Violette Nozières (1915-1966) est une jeune Française qui, à 18 ans, a empoisonné ses parents au véronal dans la nuit du 21 au 22 août 1933. Son père est décédé, sa mère a survécu. Jugée en 1934, elle a été condamnée aux travaux forcés à perpétuité. Graciée en 1942, elle a été libérée en 1945 et a vécu ensuite sous une identité d'emprunt.

Pourquoi Violette Nozières a-t-elle tué ses parents ?

Au procès, Violette a affirmé avoir été victime d'inceste de la part de son père depuis l'âge de 12 ans. Cette accusation a profondément divisé l'opinion publique : certains la croyaient, d'autres la considéraient comme une mythomane manipulant la justice. Les historiens contemporains tendent à accréditer sa version des faits, mais aucune preuve formelle n'a jamais confirmé ou infirmé ses accusations.

Quel a été le verdict du procès ?

Le 13 octobre 1934, la cour d'assises de la Seine a condamné Violette Nozières aux travaux forcés à perpétuité. Le jury n'a pas retenu la circonstance atténuante du 'drame passionnel' et a rejeté la thèse de la légitime défense. La peine a été confirmée en appel. Violette a été graciée en décembre 1942 par le régime de Vichy, puis libérée définitivement en 1945.

L'affaire a-t-elle été révisée ?

Officiellement non, mais de nombreux historiens et juristes ont plaidé pour une réhabilitation posthume de Violette Nozières. Les recherches historiques menées à partir des années 1970 ont mis en lumière le contexte patriarcal des années 1930 et l'extrême difficulté pour une jeune fille de porter plainte pour inceste à cette époque. Aucune révision judiciaire n'a été entreprise.

Sources

Sources & références

  • Arte - Les grandes affaires criminelles : Violette Nozières
  • Le Monde - 1934 : Violette Nozières condamnée aux travaux forcés
  • France Inter - Affaire Nozières, le crime qui divisa la France
Note

Cet article a été rédigé sur la base des éléments officiels de l'enquête et des rapports de presse de l'époque. Planète+ Justice s'efforce de fournir une information précise et respectueuse des victimes.